Construire une ligne de basse, contrebasse
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S'ou , collaborateur de l'institution des jeunes aveugles. — Accords de pianos.
1. Nous n'indiquons ici que les récompenses décernées aux exposants français. Plus loin, dans la 4e partie de notre ouvrage , nous ferons connaître, par nationalité, les exposants étrangers qui ont mérité des médailles et des mentions honorables.
2. M. Féret avait exposé des statuts d'association rnusicale à -l'usage des sociétés rurales de secours mutuels entre musiciens, et des paroles pour choeurs. Voilà en quoi ses envois participaient de la musique et de l'agriculture.
3. M. Lebeau aîné e milité ici cette mention, peur l'extrême bbn marché de ses éditions de nature à vulgariser l'art populaire.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
AliDAILLE DE'BRONZE.
DELCASSO et GROSS, chez M. Delagra\re, Paris. Méthode de chant.
NOTA. — Nous croyons devoir ajouter ici à cette liste de récompensés Français de la classe 89, la mention suivante appartenant à la classe 90 (Bibliothèques et matériel de l'enseignement damai aux adultes dans la famille, l'atelier, la commune ou la corporation).
MÉDAILLE D'ARGENT.—/e1Siii/Etiou prQfeaaionn/tede Notre-Dame-des-Arls, pour les jeunes filles des artistes et des littérateurs. — Méthodes et travaux d'élèves.
Notre-Dame-des-Arts est une institution religieuse nouvellement fondée à Paris et qui s'offre aux pères de famille, artistes, écrivains ou savants, comme une maison véritablement providentielle. Là, pour le prix d'une pension des plus modiques,— souvent même pour une demi- bourse, — les jeunes filles appartenant aux classes libérales de la société, modestes par la fortune, mais élevées par l'intelligence , reçoivent une instruction générale très-soignée, en même temps qu'on leur apprend un art professionnel dont elles pourront plus tard, s'il est nécessaire, se servir comme moyen d'existence.
N'est-ce pas là une belle et féconde idée? et n'est-il pas bien méritant que des femmes inspirées par la charité la plus délicate et par le plus pur amour do la famille — (elles qui se sont volontairement condamnées à ne point goûter les joies de le maternité) — donnent un si bel exemple des vertus religieuses alliées aux devoirs sociaux ? Ah t disons-le franchement, si les religieux avaient toujours aussi bien compris que la digne fondatrice de Notre-Dame-des-Arts, et que les saintes femmes qui dirigent cet établissement, l'esprit de l'Évangile , les religieux de tous les Ordres et de tous les pays ne se seraient jamais plaint de la désaffection dont ils ont été parfois l'objet.
Le grand mérite, je pourrais fresque dire l'incomparable mérite de Notre-Dame-des-Arts, est de comprendre l'époque où nous vivons, de s'associer à ses progrès, de seconder et d'encourager les délicatesses de l'âme épurée par l'instruction ; de faire, en un mot, une large part aux travaux de la pensée, tout en restant fidde à tous les devoirs du chrétien.
Pourtant, qui le croirait, l'institution de Notre-Dame-des-Arts
566 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
a été souvent en butte aux critiques les plus aigres du haut clergé et menacée dans son existence. L'éducation y est trop mondaine a-t-on dit, et .l'instruction que les jeunes filles y reçoivent trop en harmonie avec les futiles plaisirs de la société. Des femmes qui passent une partie de leur vie à roucouler des vocalises, à jouer du piano, de la harpe et même du violoncelle I N'est-ce pas choquant dans une maison qui se dit catholique et porte l'habit religieux I En instant, Messeigneurs, sainte Cécile jouait du violoncelle, et c'était une Sainte ; je ne vois pas bien ce que la musique a de répréhensible, même lorsqu'elle sert une honorable mère de famille à gagner le pain de ses enfants et le sien propre.
Notre-Dame-des..Arts cherche à concilier le culte des lettres , des sciences et des arts avec les institutions catholiques. La tâche est peutétre au-dessus du possible ; mais peu importe. L'essentiel , c'est que les musiciens, les hommes de lettres, les peintres, les savants , trouvent dans cette maison bénie les facilités d'y faire élever leurs filles, en les dotant d'une profession honorable.
LES PUBLICATIONS MUSICALES
COUP D'OEIL HISTORIQUE SUR L'IMPRESSION DE LÀ MUSIQUE CHEZ LES DIFFÉRENTS PEUPLES DU MONDE. - LE COMMERCE DE LA MUSIQUE ET LES PROGRÈS DE L'ART.
Avant de nous transporter de la classe 89 , où se trouvaient exposés les,appareils et méthodes de source française, à la classe 10, où nous trouverons l'exposition de la facture instrumentale française aussi, avec les produits envoyés par nos éditeurs de musique et dont le jury n'a eu à s'occuper qu'au point de vue de la beauté et de la correction des éditions, il nous a paru utile de jeter un coup d'oeil historique sur l'impression de la musique, d'examiner les diverses publications musicales dues aux différents pays civilisés , pour terminer par quelques considérations sur le commerce de musique français et les progrès de l'art.
Dans la publication des oeuvres musicales, l'industrie se trouve si intimement liée aux beoux-arts, qu'il paraît difficile, en certains cas, de déterminer leurs limites respectives.
Et d'abord , qu'est-ce que l'industrie ? Ce mot dérive évidemment de
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 661
infus, en dedans, et de M'are, construire. L'industrie est done l'action des forces physiques et morales appliquées à la production. Cette explication acceptée, on ft eu raison de dire d'une manière absolue que toutes les industries se résolvent à prendre une matière quelconque dans son état naturel et à la rendre dans un autre étal 'où elle offre plus de'valeur à nos yeux.
Mais s'il est facile de donner'une définition satisfaisante de l'industrie, il est presque impossible de définir d'une manière exacte et complète les beaux-arts; et cela par la raison qu'il est infiniment plus aisé de déterminer la nature des choses appartenant au domaine physique que celle appartenant au domaine moral. Pourtant, dans l'ouvrage de 'M. Cousin, du Vrai, du Beau et du Bien, cc philosophe éclectique,--et le plus galant des philosophes dans ses derniers jours, comme chacun sait, — essaie d'apprécier la différence qui existe entre l'art et les beaux•arts.
« Les arts, dit-il, s'appellent beaux-arts, parce que leur seul objet est de reproduire l'émotion désintéressée de la beauté sans égard à l'utilité ni du spectateur ni de l'artiste. Ils s'appellent encore des arts libéraux, parce que ce sont des arts d'hommes libres et non d'esclaves, qui affranchissent l'ame, charment et ennoblissent : de là le sens mi l'origine de ces expressions de l'antiquité : antes liberales, artes ingcnuce 1. Il y a des arts sans noblesse dont le but est l'utilité pratique et matérielle, on les nomme des métiers. Tel est celui du poëlies , celui du maçon. L'art véritable peut s'y joindre, y briller même, mais seulement dans les accessoires et dans les détails. L'éloquence , l'histoire, la philosophie, sont assurément de hauts emplois de l'intelligence. Elles ont leur dignité, leur éminence que rien ne surpasse ; mais, à parler rigom reusement, ce ne sont pas des arts. »
Je trouve M. Cousin bien sévère de qualifier indistinctement tous les arts ayant un but d'utilité d'arts, sans noblesse. Dans tous les cas, on ne saurait refuser un certain caractère de noblesse aux hommes dévoués aux progrès de la pensée humaine dans les lettres et dans les arts, qui, par leurs intelligents efforts, se sont faits les collaborateurs véritables des écrivains et des artistes. Pour nous en convaincre, jetons un regard en arrière.
t. Ces paroles de M. Cousin se trouvent cd ddsaccord avec ces paroles de Montesquieu : a Les citoyens romains regardaient le commerce et les arts comme des cccupations d'esclaves , ils ne les exerçaient point. » (Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.)
468 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
Tous ceux qui cultivent les lettres et ne sont pas indifférents à l'art de la typographie connaissent les deux Estienne (Robert et Henri) comme les fondateurs véritables de l'imprimerie en France. Robert naquit t Paris,en 1803, et en 1532 sortait de son imprimerie l'ouvrage célèbre sous ce titre : Thesaurus tinette latince. Ayant embrassé la réforme, il fut persécuté par les catholiques et alla se réfugier à Genève , où il mourut en 1559. Henri rétablit l'imprimerie de son père à Paris en 1551, publia le Thesaurus linguce grcecce , se ruina, fut à son tour persécuté comme protestant , et alla mourir fou à l'hôpital de Lyon en l'an de grâce , comme on dit, 1598.
On voit que les auxiliaires de la pensée, comme les producteurs Môme de la pensée, ne s'enrichissent pas toujours, et qu'ils peuvent partager les hasards de la vie accidentée des artistes et des écrivains, Mais poursuivons.
Les Elzevir, qui ont fait à Amsterdam et à Leyde , au xvie et au xvn' siècle, ce que les Estienne avaient fait à Paris, sont pour le moins aussi connus que ces derniers. Mais combien peu de personnes, mème parmi les musiciens, ont appris à connaltre les noms des Petrucci, des Briard, des Granjon, des Le Bd, des Duchemin , qui furent les pionniers de l'impression musicale dans les mômes années où florissaient les Estienne et les Elzevir ? En est-il beaucoup qui sachent seulement tout ce que cette industrie, si indispensable aux développements de l'art, doit à la noble famille des Billard, lesquels , pendant près de deux siècles, de père en fils, représentèrent tous les progrès de l'impression musicale en France? Les érudits sont rares, malgré tant de dictionnaires qui vous mâchent la besogne et d'un peu plus l'avaleraient pour vous en épargner la peine. Aussi, je l'avoue , ai-je été tenté de profiter de cette circonstance pour foire un brillant historique de l'impression musicale deus notre pays, historique que j'aurais trouvé tout fait dans ma bibliothèque en consultant notamment un substantiel mémoire de Wekerlin, lu à une des séances de la Société des compositeurs de musique , et publié dans le Ménestrel.
Mais Timothée Trimm e gâté le métier de profond savant au jour le jour , et je me contenterai de vous marquer quelques dates afin d'arriver immédiatement à la gravure et à l'impression de la musique telle qu'elle est pratiquée partout à cette heure.
On ne grave guère la musique que depuis deux siècles et demi. Avant cette époque, dn ne se servait pour l'impression de la musique que de ce-
ET LES INSTRUMENTS DE 'MUSIQUE, 469
roctères mobiles inventés dès le xvc, Siècle par Petrucci. Hautin, graveur et imprimeur à Paris, perfectionna ces caractères, et mon aimable et érudit confrère, Amédée Méreaux, vous fera voir, quand votis le voudrez , vingt' livres de motets publiés de 1527 à 1536, en notes , losanges et lettres gothiques au moyen de ces mêmes caractères '. Avant cette époque, en leo, l'impression musicale se manifeste par un Psautier in—folio imprimé en caractères gothiques mobiles et en fonte. Dans cet ouvrage, les portées musicales ont quatre lignes seulement et sont imprimées en rouge. Le repos des phrases est indiqué par de petites lignes verticales, en rouge aussi, mais tracées à la main. Pendant que Schaeffer, l'imprimeur de ce Psautier, imprimait avec des caractères en foule, des Italiens se servaient, pour l'impression de la musique, de la gravure sur bois d'une seule pièce. Petrucci est—il le premier inventeur des caractères mobiles en fonte pour l'impression de la musique ? L'Hippo-
crate Schmid dit oui, le Galien Wekerlin dit non.. Ce qui est certain ,
c'est que le graveur Petrucci était un artiste fort habile et qui ne péchait point par excès de modestie. Sans aucun embarras, il s'intitulait lui-même homme très-ingénieux et inventeur d'un procédé nouveau. Que d'excellents artistes de nos jours imiteraient l'exemple de Petrucci s'ils osaient ! Quelquefois ils osent.
Dans la galerie des graveurs et typographes, nous voyons figurer avec Petrucci un célèbre joueur de luth du beau nom de Marco du l'Aquila, qui sollicita de la sérénissime république de Venise un privilège pour l'impression de tablatures appliquées au luth. Un peu plus tard, en 1526, les juntes impriment à Venise les messes de Josquin des Prés. A Paris, Pierre Hautin, graveur, fondeur et imprimeur dans la première moitié du xvie siècle, doit être considéré, d'après M. Wekerlin, comme le créateur de l'impression de la musique en France.
A mesure que les signes de l'écriture musicale se perfectionnent et se modifient, à mesure qu'ils augmentent en nombre, les graveurs et les fondeurs sont bien forcés de trouver de nouvelles inventions. C'est ainsi que Le Bé imagina, vers le milieu de ce même siècle, deux sortes 'de caractères. Avec les uns tout se trouvait imprimé à la fois, les notes et les lignes de la portée ; avec les autres on imprimait d'abord la portée et les notes venaient ensuite.
I. Avant d'imprimer aucun caractère, lettres ou signes de musique, des images avaient étd reproduites par la gravure sur bois. Une de ces gravures, conservée à la bibliothèque royale de Bruxelles, porte la data 4418.
fin LA MUSIQUE, LES tiusicIENs
Apparurent les Ballard, véritable dynastie d'impritneurs de musique, dont le chef Robert obtint de Henri II le monopole Be cette industrie avec Adrien Le Roy, son beau-frère. Les voilà imprimant à qui mieux mieux la musique, de la chambre, de la chapelle et des menus plaisirs du roy. Charles IX, cet excellent monarque à qui l'on doit la Saint-Barthélemy en collaboration avec sa petite maman, la céleste Catherine, maintint Robert Ballard et Adrien Leroy dans leurs priviléges.
Les Ballard survivent aux rois qui les protègent. Sous le galantin Louis XV, surnommé le Bien-Aimé par toutes les petites dames de la cour, on voit encore des Ballard maîtres absolus du terrain de l'impression musicale.
En Allemagne, un nom devenu célèbre a surgi : c'est Breitkopf, de Leipzig, qui, par son imprimerie, a répandu les oeuvres musicales, que jusqu'à lui on n'avait guère multipliées autrement qu'en les copiant à la main. ftreitkopf avait beaucoup perfectionné ce genre d'im pression ; de nouveaux progrès furent réalisés par la suite en France, et on les doit à M. Duverger d'abord, à M. Tanteinstein ensuite.
Aujourd'hui plusieurs moyens de reproduire la musique à l'usage du commerce sont employés en Europe. Les principaux sont : 1° par la gravure sur planches d'étain ou de zinc, ce qui constitue l'impression en taille-douce ; 2° par ces mêmes planches reportées sur pierres lithographiques ; 3° par ces mêmes planches converties en cliché ; 4° par les systèmes de typographie dits systèmes Duverger et Tantenstein.
La gravure sur planche d'étain, servant à l'impression directement, est de tous les moyens de reproduction le plus généralement employé, bien que depuis quelques années tous les ouvrages un peu importants aient été reportés sur pierre lithographique.
Le procédé du report consiste à tirer une épreuve de la planche gravée au moyen d'une encre particulière, et à décalquer ensuite cette épreuve sur une pierre lithographique. Les avantages du report sont : I° une impression généralement plus belle, plus nette, ne noircissant pas au toucher et ne jaunissant jamais ; 2° une économie dans le tirage, la pierre' lithographique donnant quatre pages dans le temps qu'on n'en obtient qu'une seule avec les plaques d'étain' ; 3° la conservation
1. Les éditeurs ont même introduit en France depuis peu l'usage des presses lithographiques à vapeur , au moyen desquelles on peut tirer jusqu'à seize pages de musique à la fois.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 471
de la planche. Les inconvénients (car les meilleures choses présentent des inconvénients) sont : 10 la nécessité de tirer à la fois un certain nombre d'exemplaires au-dessous duquel il y aurait perte réelle à user du report; 2° la difficulté de conserver les pierres lithographiques, très-embarrassantes par leur poids et leur volume ; 3° enfin le coût de la location des pierres.
C'est, si je ne me trompe, à M. Gillot qu'on est redevable du procédé qui consiste à obtenir directement sans l'intervention du graveur la mise en relief du dessin d'un artiste, et par suite de faire des clichés au moyen de planches de musique gravées pour être imprimées en taille-douce. M. Gillot appela son procédé gravure paniranographigue et depuis l'exposition de 18155, qui encouragea ses débuts en lui accordant une médaille de seconde classe, jusqu'à l'Exposition universelle de 1867, qui ne lui accorda rien du tout, il n'a cessé d'améliorer son système, entré triomphalement aujourd'hui dans le domaine de la pratique. En dix ans cet habile industriel a fourni à l'imprimerie française près de cent mille clichés, et il en expédie en Angleterre, en Allemagne et en Espagne. A peine les brevets de M. Gillot furent-ils connus, qu'on vit surgir une foule de prétendus inventeurs du même système, et que la contre-façon,—cette lèpre de l'industrie,—se produisit avec son audace habituelle. Il est possible , après tout, que l'idée de M. Gillot ait germé dans plusieurs cerveaux à la fois ; ce qui èst certain et hors de doute, c'est que la panieonographie a rendu déjà de grands services, et qu'elle est appelée à en rendre de plus grands encore, surtout en ce qui concerne la reproduction des dessins à la plume et l'impression de la musique.
Le procédé et la méthode de M. Gillot sont en principe d'une grande simplicité : il s'agit de préserver par un corps gras toutes les parties drayées, et de faire ronger par un acide tout le reste de la planche, de manière que les parties creusées d'abord deviennent les parties saillantes, les reliefs. Mais cette opération est délicate et demande pour les dessins d'art des soins minutieux et nombreux. Ce n'est pas tout d'obtenir des reliefs suffisants pour l'impression typographique, il faut ménager les morsures, arrêter chacune d'elles à des degrés différents indiqués par les teintes du dessin, et mettre à l'abri des attaques de l'acide les parties suffisamment préparées après chaque mordançage. L'opération est beaucoup plus simple lorsqu'il s'agit de planches de musique gravées dont on se sert pour faire des clichés. La planche gravée ne souffre en rien de cette opération, et le cliché est obtenu en
412 LA MUSIQUE, LES DiusiCIENS
quelques, heures. Par lemoyen du cliché, on peut tirer typographiquemen1 des centaines de mille exemplaires au prix de l'impression en caractères mobiles, c'est-à-dire à un prix relativement insignifiant. Ce qui est coûteux dans, ce mode d'impression, c'est le prix des clichés, qu'il faut ajouter au prix des planches gravées. Tout calculé, chaque cliché de la grandeur d'une page, grand format de musique, revient à 12 francs. Ce n'est rien, si l'ouvrage est tiré à un grand nombre d'exemplaires ; c'est ruineux, si le tirage, est simplement modéré. Cependant l'éditeur Lemoine n'a pas hésité à se servir de ce mode d'impression pour certains des ouvrages de son fond, notamment pour les études de Dertini, et les éditions qui en résultent sont les plus nettes, les plus belles qui se puissent voir.
Quels que soient les avantages de la paniconographie pour les éditions tirées à grand nombre, elle ne saurait se substituer à l'impression par les caractères mobiles. En effet, pour tous les ouvrages où le texte tient une place importante à côté de la musique, tel que méthodes, solféges, traités d'harmonie, etc., l'impression au moyen des caractères mobiles présente d'incontestables avantages.
Le texte se grave mal et très-chèrement sur les planches d'étain , tandis que les signes de la notation musicale s'impriment admirablement sur toutes les espèces de papier en caractères mobiles.
Toutefois il y aurait ici encore perte pour les éditeurs à se servir de semblables procédés s'ils n'étaient assurés de l'écoulement d'un certain tirage plus considérable que la moyenne des tirages habituels. C'est là certainement la raison qui détermine souvent les éditeurs de musique à rejeter le système Duverger ou Tanteinstein pour la gravure et l'impression dite de report, malgré l'inconvénient de graver du texte.
En Angleterre, le seul pays du monde où, en dehors des ouvrages classiques, le succès prévu de certaines compositions de musique proprement dite et d'ouvrages didactiques permet un premier tirage de 20,000, 30,000 et, usqu'à 50,000 exemplaires, on se sert plus souvent que partout ailleurs de l'imprimerie à caractères mobiles et méme de la lithographie.
En Allemagne , clans ces derniers temps, on a fait des éditions populaires en caractères mobiles de certains classiques consacrés universellement, par conséquent dont le débit est assuré, à des prix étonnants de bon marché. Au reste, il est loisible à tout le monde, en France, d'acheter pour dix centimes un traité complet, théorique et pratique de
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ET LES' INSTRUMENTS 013 MUSIQUE. 473
musique vocale, avec un vocabulaire de termes de la musique et des considérations sur l'art d'écrire la musique, par M. Fétis. (Édition Riou. -- Les bons livres.)
Un coup d'oeil comparatif sur l'état de l'impression de la musique clans les différents pays du monde fera mieux ressortir l'importance de notre commerce do musique français en nous permettant de lui assigner son rang qui est incontestablement le premier.
L'Angleterre, notamment Londres, se distingue par de belles éditions complètes de quelques auteurs allemands, devenus anglais par l'admiration générale qu'ils ont depuis longtemps inspirée. Rien de plus remarquable que certaines collections des ouvrages de Brendel, et j'ai vu des éditions microscopiques des quatuors de Mozart en partition, d'un goût charmant et d'une impression irréprochable. Mais, à part les grandes publications de quelques maitres privilégiés, à part certaines collections diamant, l'Angleterre produit chaque année un nombre considérable d'ouvrages de piano et de chant destinés à l'exportation coloitiale, mal gravés, incorrects et imprimés sur de vilain papier. L'art n'a rien à voir dans cette fabrication toute commerciale.
Certaines maisons anglaises gravent, impriment et débitent chez elles la musique contenue dans de vastes magasins. Les divers ateliers de ces maisons sont très-grandioses et donnent la plus haute idée du génie commercial, sinon musical, du peuple britannique. Néanmoins la musique publiée en Angleterre est cotée à un prix généralement beaucoup , plus élevé que la musique dans notre pays.
Le commerce de musique en Italie consiste presque exclusivement en musique de chant avec paroles italiennes imprimées dans le format dit à , c'est-à-dire plus large que haut. Elle est généralement assez mal gravée, médiocrement imprimée et trop souvent chargée de fautes ; le papier en est roux et manque de solidité. L'usage s'est conservé en Italie d'imprimer les morceaux de chaut détachés, avec les clés d'ut, de ténor et de soprano. Beaucoup d'amateurs lisent difficilement eu ne savent pas lire du tout ces clés, et ils sont alors obligés d'avoir recours à un copiste qui transpose cette musique en clé de sel. Néanmoins on vend beaucoup de musique italienne un peu partout à l'étranger, et un seul éditeur, Ricordi, de Milan, possède environ 300,000 planches gravées.
On grave peu de musique en Espagne; pourtant nous avons vu au
474 . LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
Champ-de-Mars quelques belles éditions espagnoles , notamment la méthode d'orgue du maître de chapelle de, la cour de Madrid , M. Paolo Hernandez, éditée par son neveu, M.. Bonifacio Eslava. L'Espagne a fait de louables efforts pour ne pas rester en arrière du progrès accompli dans les différents autres États européens, et nous aurons l'occasion d'examiner, quand le moment sera venu, divers ouvrages élémentaires sur la musique et quelques instruments appartenant à cette nation, qui méritent des éloges.
La musique instrumentale règne en Allemagne comme la musique vocale- en Italie. C'est assez dire que le commerce de musique allemand consiste presqu'en entier dans la vente de morceaux pour les divers instrinnents, notamment le piano.
On a affirmé, mais je n'en suis pas bien sûr, que les Allemands nous sont supérieurs pour l'édition courante des morceaux de piano. Quoi qu'il en soit, nous les valons bien, et j'oserai dire même (si nous exceptons l'édition des oeuvres de Bach, le chef-d'oeuvre sous tous les rapports de la maison Breitkopf et Hœrtel) que nous les dépassons quand il s'agit d'éditions d'oeuvres sérieuses de longue baleine. Le goût, l'intelligence et le respect pour l'art, qui sont l'apanage de notre industrie artistique, en général, se produisent ici comme partout ailleurs, et nous sommes heureux de l'occasion qui nous est offerte de rendre au commerce de musique français la justice qu'on lui doit.
La France, pendant bien des années, a été le seul pays où les éditeurs, prenant en considération l'intérêt de l'art et des compositeurs, aient publié les oeuvres lyriques et symphoniques telles qu'elles avaient été écrites par leurs auteurs, c'est-à-dire en grande partition.
Qui le croirait? pas un seul des opéras de Rossini n'existe publié en partition d'orchestre eu Italie, et l'Allemagne n'a gravé dans sou intégrité que depuis très-peu d'an nées le chef-d'oeuvre de Weber,l'immortel Freysçhdtz.
C'est en vain que vous chercheriez dans tout le commerce de musique allemand les-partitions complètes d'Oberon et d'Euryanthe.
De Gluck, non plus, on n'aurait pu trouver jusque dans ces derniers temps aucune grande partition en Allemagne.C'est incroyable, mais cela est ainsi.
Les seuls opéras de ce très-illustre maître, publiés primitivement dans leur intégrité, l'ont été en France.
Beethoven lui-même n'a pas trouvé grâce devant les éditeurs ailePreciOsa n'a paru en grande partition en Allemagne, qu'en août 1851.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. •75
manda, et eestrun éditeur de Paris, Bicha ult, qui le premier a gravé de ce puiasantgénie les cinq concertos pour piano en grande partition, son concerto dû violon, son concerto pour piano et violoncelle, et sa fantaisie avec choeur et orchestre.
Quand un Allemand, en Allemagne, voulait, lire, il y a peu d'années encore, l'un ou l'autre de ces ouvrages, il le faisait venir de Paris. Les sym phonies de Beethoven n'ont été que très-tard gravées en partition en Allemagne. On les a jouées pendant vingt ans avant qu'un éditeur se décidât, dans la musicale Germanie, à les publier en grande partition. Une seule de ces symphonies avait trouvé grâce devant la spéculation allemande, c'est la Symphonie avec eheenrs. Mais pourquoi? Parce qu'elle était d'une exécution si difficile, qu'il fallait pour la conduire plus qu'un violon conducteur, il fallait la partition tout entière.
Cet hommage rendu à cette oeuvre colossale du colosse de la symphonie n'a donc été qu'un hommage forcé t.
C'est aussi notre compatriote Richault qui, le premier dans toute l'Europe, a gravé en partition les vingt et un concertos composés par Mozart. Et puisque le nom de Mozart s'est trouvé sous notre plume, disons aussi que c'est d'abord en France que les symphonies de cet illustre compositeur ont vu le jour en parties détachées chez l'éditeur Siéber. Rien n'avait été gravé des oeuvres de Sébastien Bach à grand orchestre, en Allemagne, quand ce grand compositeur faisait déjà la gloire musicale de sa patrie. Il a fallu qu'une société d'amateurs se formât , patronnée par les souverains d'Allemagne, pour que ce génie fit imprimé. Depuis que cette utile société existe (environ douze ans), elle a fait paraître quatorze beaux volumes de Sébastien Bach.
Cette même société publie aussi les oeuvres de Haendel, — publiées depuis longtemps en Angleterre, — mais qui n'avaient jamais paru à grand orchestre en Allemagne. Ces collections, très-belles et d'un si haut intérêt artistique, portent l'adresse de la maison Breitkopf et Hertel, à Leipzig, et lui ont valu une première nomination à l'Exposition internationale du Champ-de-Mars.
A une époque où il était encore de mode en Allemagne d'accuser les Français de,ne rien comprendre à la belle musique, et d'être créés et
1. L'immortel symphoniste ria pas eu à se féliciter de ses éditeurs en Allemagne. Dès 4802 il avait été contraint de protester publiquement contre les arrangements et les contrefaçons de ses oeuvres sans sa participation et à son détriment. (Voir Louis Van Beethoven , sa vie et ses oeuvres , par Mai. Audley, et deux avertissements publiés par le Gazette Musicale universelle de Leipzig, novembre 4803 et novembre 1803.)
ar
476 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
mis au monde pour chanter faux des airs de vaudeville dans les guinguettes, deux éditeurs français, Bicher et Deslauriers, avaient gravé en parties détachées une foule de grands ouvrages, parmi lesquels nous citerons les suivants :
Haydn.-63 symphonies d'orchestre '.
Boccherini.-15 symphonies d'orchestre.
Gyrowetz (l'émule de Haydn).-30 symphonies d'orchestre. Pleyel.-30 symphonies d'orchestre et 13 symphonies concertantes pour divers instruments et orchestre.
Wranitzky.-24 symphonies d'orchestre.
Wiedrkehr. —14 symphonies concertantes pour divers instruments vent.
Gambie — 29 symphonies concertantes pour divers instruments à cordes et à vent.
Darce«. — 11 symphonies concertantes pour divers instruments cordes.
Devienne. — 9 symphonies concertantes pour divers instruments à cordes.
Méhul. — 2 symphonies d'orchestre, parues en partition et en parties détachées.
Jamais, en Allemagne, aucun éditeur n'a publié les parties détachées d'aucun opéra.
En France, depuis Philidor, qui, le premier, a eu les honneurs de voir ses oeuvres lyriques imprimées à la fois en grande partition et en parties détachées, nous avons, gravés sous ces deux formes, tous les opéras français de quelque valeur, et beaucoup d'ceuvres de compositeurs étrangers.
On peu t se procurer chez les éditeurs de Paris, et à des prix qui n'ont rien d'exagéré, les opéras, en grande partition et en parties détachées, de Gluck, de Philidor, de Monsigny, de Méhul, de Boieldieu, de Grétry, de Nicolo, de Dalayree, de Leinoine, de Cherubini, de Lesueur, de Gossec, d'Auber, d'Ambroise Thomas, d'Adam, d'Halévy, de Clapisson, de Gounod, de Berlioz, et tous les opéras joués en France des auteurs étrangers, tels que Cherubini, Meyerbeer, Rossini, Bellini, Donizetti, Carafe, etc.
4. En 4840, Leduc publia è Paris, et le premier en Europe , une collection de vingt- six symphonies d'Haydn en partition d'orchestre, grand format. Aujourd'hui encore il n y a pas vingt symphonies gravées en portillon de ce père de la symphonie, dans toute l'Allemagne.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE:
Voilà; certes, des titres sérieux en faveur de notre commerce de musique, qui, s'il n'est pas parfait,—nous aurons Occasion, plus loin, d'en signaler les défauts,—est du moins le plu s.con forme aux intérêts de l'art et à la bonne direction des études musicales.
Au reste, le respect des éditeurs français pour les compositeurs se manifeste en toute circonstance. Voici un fait entre mille que je pourrais citer.
Meyerbeer meurt laissant en manuscrit l'Africaine. M. Fétis, le savant directeur du Conservatoire de Bruxelles, est chargé de donner ses soins à cet ouvrage qu'on allait monter à l'Opéra. La scene a des exigences impérieuses, et il se voit forcé de pratiquer clans cette plantureuse partition des coupures importantes. Les retranchements demandés furent faits, mais ils ne devaient pas âtre perdus pour l'art. MM. Brandus et Dufour les recueillirent pieusement et les imprimèrent à part. Ainsi se trouva rétablie, dans son intégrité, l'oeuvre du maitre, dont la perte est irréparable.
Nous venons de voir par des faits la place hors ligne occupée par la France, en ce qui concerne l'édition de la musique. Examinons rapidement son commerce de musique, qui tient à l'édition, mais qui peut en être séparé.
Tout d'abord envisageons à grands traits les progrès de l'art musical dans notre pays.
La musique est de tous les beaux–arts celui qui, depuis deux tiers de siècle environ, a pris le plus de développement.
C'est aussi celui dont les progrès ont été le plus rapides partout, dans l'ancien comme dans le nouveau monde.
Le musique instrumentale surtout est, pour ainsi dire, une invention de ces dernières années. Avant Haydn , la symphonie à proprement parler n'existait pas. C'est lui qui a créé cette forme admirable que Mozart devait imiter, et qu'après Mozart, Beethoven a portée à sa plus haute puissance par l'originalité et la hardiesse de la mélodie, la savante contexture de l'harmonie, l'étonnant coloris de l'instrumentation, la variété et la force de l'expression, la richesse des développements, la grandeur de la pensée, le sentiment de l'idéal, la sévérité de la forme, la philosophie du but.
Depuis Beethoven, de remarquables talents ont surgi. Berlioz est apparu, génie quelquefois inquiet, quelquefois sublime, ardent toujours
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jamais banal, et brillant de -la triple auréole du compositeur, du poète et du critique.
Après Berlioz, cette triple intelligence, quelques imitateurs entrent en lice. Ils jouent dans le spectacle de la production artistique le rôle des utilités, quoiqu'a vrai dire je ne trouve rien de moins utile que les imitateurs dans les arts.
Mendelssohn marque une des phases les plus poétiques et les plus séduisantes de l'art. C'était aussi, comme Berlioz, un poète et un cri-
Puis vient Schumann, qui fut incontestablement un grand compositeur, mais dont l'esprit, incertain, vaporeux, victime des habitudes de son corps, eut le tort de se noyer souvent, de se noyer voluptueusement dans le houblon de la bière bavaroise, comme le duc de Clarence dans sou tonneau de Malvoisie.
Enfin, apparalt le compositeur Soleil, dont nous ne nierons certes pas quelques rayons lumineux, mais dont les taches, hélas I sont aussi étendues que profondes. C'est un chercheur, dit-on. Schumann aussi était un chercheur.
De ces laborieux pionniers d'un monde nouveau, l'un est mort en route, l'autre cherche, cherche, cherche encore et voyage dans l'océan de l'idéal. Bon voyage au navigateur! Jusqu'ici, il n'a guère trouvé que quelques Dots harmoniques, il est vrai, d'une grande beauté. Qu'il va lentement, le navire fantôme qui porte Wagner I... Et qu'il est loin encore, le continent rêvé de la mélodie infinie !... Ce continent même existe-t-il ailleurs que dans le cerveau du compositeur que j'admire à la fois et que je redoute?... C'est ce que nous verrons un jour, si Dieu nous prête vie et que nous ne devenions pas sourd.
Quoi qu'il en soit, jamais l'art charmant et éminemment civilisateur des sons n'a eu autant de prêtres voués à son culte que depuis une vingtaine d'années. Les concerts, rares au commencement de ce siècle, sont devenus partout le noble délassement de toutes les classes de la société, et le Peuple français a pour le représenter musicalement deux cent mille orphéonistes, chanteurs ou instrumentistes. Il n'est presque plus permis d'ignorer les éléments de la musique, rendue obligatoire dans nos écoles, en attendant que l'enseignement le devienne aussi. Le croirait-on'l pourtant malgré la vulgarisation .cle cet art, le commerce de musique est resté partout, en France comme à l'étranger, un commerce mal assis et, pour ainsi dire, tout de fantaisie. Je ne suis
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point éditeur de musique, je ne l'ai jamais été, et je ne puis me dispenser, en parlant du commerce de musique, de me rappeler cette sentence si judicieuse de J.J. Rousseau, relativement à l'objection que lui avait faite Rameau sur son système de notation en chiffres : Chacun se devrait juger que de son métier.
Je puis donc me tromper. Si je me trompe, qu'on me le dise.
Mais jusqu'à preuve du contraire, il me semblera évident que le commerce de musique se développerait en raison directe des musiciens qui surgissent parfont, s'il était mieux réglé, si le prix de vente était plus en rapport avec le prix de revient.
Pourquoi n'en serait•il pas de la librairie musicale comme de la librairie littéraire et même scientifique, -qui , en abaissant le prix des livres, les a mis à la portée des fortunes les plus modestes?
Pourquoi les œuvres' qui sont plus particulièrement destinées à nourrir le cœur seraient-elles rendues plus difficilement accessibles aux masses que celles qui n'ont généralement pour but que de récréer l'esprit? Je sais qu'on a moins l'habitude d'avoir une bibliothèque musicale qu'une bibliothèque littéraire ; mais cette habitude ne naîtrait-elle pas tout naturellement, si la musique était livrée au public à • meilleur compte ?
Depuis quelques années, en province surtout, les artistes, aussi bien que les simples amateurs, ont pris l'usage de louer la musique courante dont ils ont besoin , et de n'acheter absolument que la musique qu'on ne veut pas leur louer et dont ils ne peuvent se passer ; mais cet usage, si funeste aux véritables intérêts des producteurs et des consommateurs , n'est-il pas né précisément de la cherté de la musique ? On louait beaucoup de livres en France avant la révolution en librairie, qui a baissé tout d'un coup les livres de 7 fr. h'0 c. à 2 fr. et même à 1 fr. Qu'est—il arrivé ? Qu'on n'a plus loué de livres, qu'on les a achetés. Les cabinets de lecture se sont fermés, il est vrai , mais de nouvelles librairies se sont ouvertes, et tous les intéressés ont gagné à ce changement radical.
La question peut se résumer ainsi
D'un côté le public attend que les éditeurs cotent la musique à des prix plus réguliers pour acheter toute celle dont il peut avoir besoin; d'un autre côté les éditeurs attendent pour baisser leur prix de vente que les consommateurs se montrent en plus -grand nombre. Pu'ilic et éditeurs pourraient ainsi attendre longtemps, et il appartient aux édi-
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teurs de détruire ce cercle vicieux, en prenant l'initiative d'une réforme commandée.aujourd'hui par des besoins étendus et sérieux.
L'abaissernent du prix de la musique dans des proportions raisonnables, c'est-à-dire calculées sur le prix de revient en vue d'une vente plus étendue qu'elle ne l'a été jusqu'à ce jour avec le tarif actuel, servirait à la fois l'art, les musiciens et les marchands de musique. Cc commerce prendrait alors le caractère normal, régulier, sérieux qui lui a manqué , et provoquerait un bienfait incalculable, le gent des bibliothèques musicales particulières, tout en rendant inutile la location nuisible à la bonne éducation de l'art et aux intérêts de la spéculation.
En effet, les marchands de musique, en province surtout, ne mettent guère en location que deux espèces de musique instrumentale : la musique tombée dans le domaine public, et la musique de pacotille qu'on tire à cinquante exemplaires.
La bonne musique moderne, on cherche à la vendre, on ne la loue guère.
Or, comme la presque totalité des amateurs et des élèves loue la musique et ne l'achète pas , il en résulte que la mauvaise musique seule ' se répand, et que fatalement, sauf de rares exceptions, ce sont les bonnes compositions sur lesquelles on e le droit de compter et qu'il serait utile de vulgariser, qui restent méconnues dans les rayons de l'éditeur.
La location de la musique, sur les bases où elle est faite, me parait déplorable sous tous les rapports : c'est le ver rongeur du commerce de musique.
Les amateurs, en louant la musique et en ne l'achetant pas, font, à la vérité, une économie d'argent , mais ils pervertissent trop souvent leur goût par la lecture de productions indignes qui disparaltraient avec la cause qui les a fait naitre.
On édite sciemment de la mauvaise musique pour la location, comme on éditait jadis de mauvais romans pour les cabinets de lecture : cette musique, sans idée, sans orthographe, d'une vulgarité repoussante, a conquis dans presque tous nos départements le domaine de l'enseignement.
Certains éditeurs, qui la tiennent gratis des auteurs, — qui sont même quelquefois payés par ceux-ci pour l'accepter, — la vendent à tout prix aux marchands, expressément pour la louer. Il s'en débite à la livre.
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
Peu de personnes lisent suffisamment bien la musique pour l'apprécier au premier coup d'oeil , sans l'entendre chanter ni jouer. Le commerce de musique est donc un commerce de confiance.
Je voudrais qu'il pût justifier toujours cette confiance, et qu'il ne fût pas plus permis d'empoisonner systématiquement notre gce public au moyen de drogues musicales, qu'il n'est permis d'empoisonner notre corps au moyen de drogues pharmaceutiques. Peut-étre, après cela, suis-je trop exigeant.
Ah 1 certes, ce n'est pas avec ce genre de musique et le régime intellectuel que suivent la plupart des personnes qui se destinent à la carrière artistique, qu'on peut espérer voir surgir de véritables maîtres de l'art. Il faut plus d'efforts et une direction plus intelligente des facultés de l'esprit pour mériter ce beau titre de maître, devenu banal tant il est prodigué.
Dans un livre tout à fait perdu pour le commerce, introuvable même à la Bibliothèque impériale, et qui a pour titre Archives de la Théologie catholique, j'ai lu les lignes suivantes que je livre à tous, puisque l'occasion se présente, et pour que chacun en fasse son profit
« Le vrai beau, le seul cligne de la contemplation de l'âme, c'est le beau intelligible, celui qui représente clairement à l'esprit une vérité. Par conséquent, un artiste ne doit pas seulement posséder des organes parfaitement proportionnés , mais encore une imagination riche et de l'entendement ; il doit saisir avec une certaine promptitude les proportions qui se trouvent entre les conceptions de l'esprit et les images sensibles. Et pour qu'il saisisse parfaitement les relations qui existent entre ces deux ordres de faits, il faut qu'il ait des notions exactes sur les idées, sur les jugements, sur la nature des produits de l'imagination ; il lui faut souvent la faculté d'abstraire les qualités des objets sensibles, afin de les appliquer aux choses intelligibles. Ainsi cette simple métaphore : rectitude de la volonté, suppose que l'on connaît ce que c'est que la direction constante d'un mobile vers un but, que cette direction est la ligne droite , et que la volonté n'est droite qu'autant qu'elle est constamment dirigée vers la fin dernière. Cstte aptitude à saisir les relations entre le monde matériel et le monde intelligible, est, chez le philosophe , le fruit de la réflexion, de l'analyse , de l'étude ; mais dans l'artiste il faut qu'elle opère , pour ainsi dire, sans travail et spontanément. Or, pour que l'artiste puisse s'approprier par voie d'abstraction ces images et les qualités qu'il aperçoit dans le monde extérieur,
4F13 LA MUSIQUE, LES MUSICIENS
il lui taus ii-urc une étude complète de la nature physique et morale. Entendez-vous, jeunes compositeurs, une étude complète de la nature physique in,,Y118. Je reprends la citation :
".'histoire lui fournira des exemples, la mythologie des symboles, et des allusions, la nature des emblèmes, la plante, une espèce de sympathiekui imitera la sensation, l'animal un commencement d'intelligence ; le minéral soumis aux lois de l'abstraction lui rappellera l'affection qui unit les êtres entre eux, la force électrique surtout . se révélera à ses yeux étonnés comme le véhicule de la vie, le principe universel du mouvement et de la lumière. En somme, toutes les créations marquées du sceau de la sagesse divine lui présenteront des relations, des proportions ; il les verra les unes dans les autres cornais autant de miroirs. Ainsi une vraie et complète nature d'artiste est salle .qui saisit les proportions et les rapports entre le monde sensible et le monde intelligible, et qui voit dans Pur? et l'autre une image de la souveraine perfection. »
Qu'on me pardonne, à propos du commerce de musique, cette longue citation sur l'éducation propre à former de véritables artistes; mais j'avais parlé d'empoisonnement du goùt public, il fallait signaler l'antidote.
Au reste, et pour être juste, il convient de mentionner quelques tentatives faites à Paris, en imitation de l'Allemagne, dans le but de livrer à des prix modiques, quoique suffisamment rémunérateurs , les œuvres des classiques du piano et quelques partitions d'opéra. M. L ernoi ne a eu l'honneur d'inaugurer chez nous ce nouveau système de vente, au mois:; pour une partie de la musique de son fonds d'éditeur. Encore quelques tentatives heureuses, et le commerce de musique, solidement basé sur de larges calculs, sera entièrement transformé, et on ne louera pas plus un morceau de musique pour le copier afin d'économiser le prix d'achat, qu'on n'emprunte un livre pour le transcrire à la main. Mais que les éditeurs français se hâtent, s'ils ne veulent voir les amateurs de musique s'approvisionner d'éditions allemandes pour le restant de leurs jours. L'Algérie n'a jamais été plus envahie de sauterelles quels France ne l'est en ce moment de partitions allemandes, trèsconvenablemen t gravées,du reste, supérieurement imprimées sur beau papier et à un prix si réduit qu'il eût paru impossible il n'y a pas dix ans. Et maintenant, arrêtons-nous quelques instants dans cette classe IO, afin d'eXaminer M bibliothèque de chacun de nos éditeurs français de musique:
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE.
LES BIBLIOTHÈQUES FRANÇAISES DE LA CLASSE 10,
Il faut rendre un hommage tout particulier à la collection des opéras publiés en grande partition d'orchestre par la maison Brandus et Dufour. Depuis quelque temps, certains éditeurs ont adopté relativement à l'édition des grandes partitions d'opéra, un système plus favorable à leurs intérêts qu'à celui de l'art et des artistes. Ce système consiste à faire graver la partition d'orchestre pour la livrer exclusivement aux directeurs de théâtre moyennant un prix convenu et à ne jamais la mettre en vente. Cela équivaut, de la part de l'éditeur , à la délivrance d'un privilége. En effet, on ne saurait monter un opéra sans en avoir la partition d'orchestre, et par ce moyen l'éditeur se constitue le dispensateur de l'oeuvre du compositeur auprès de tous les directeurs de théâtre , Français et étrangers. Il est des directeurs qui ont payé jusqu'à dix mille francs la location d'une partition d'opéra. Ils s'engagent, en en prenant livraison, à ne la communiquer à aucun autre directeur et à ne s'en servir que pour l'usage exclusif de leur troupe. De ces arrangements il résulte deux choses : la première , c'est que les ouvrages modernes sont dérobés à la critique et à l'étude des jeunes compositeurs, qui ne peuvent plus les consulter ; la seconde c'est que, pour sc soustraire à un marché onéreux, quelques.directeurs de théàtres , à l'étranger, ont fait orchestrer au rabais, par des musiciens sans nom et sans talent, des opéras dont le principal mérite, souvent, consistait dans l'orchestration. Exemple : Roméo et Juliette, de M. Gounod, qui a été réorchestré à New—York par un ménétrier et offert dans cet état au public de la grande cité impériale.
Sans aucun doute, le compositeur est maître absolu de son oeuvre, et il peut faire avec un éditeur tous les traités possibles et même se refuser i ce que l'on grave la grande partition. Mais, au seul point de vue de l'intérêt de l'art et des artistes dont l'étude des partitions d'orchestre est la plus fructueuse des leçons, cette mesure est infiniment regrettable. Comment comprendre, aimer et admirer Meyerbeer, par exemple, si on n'étudie pas son orchestre, ce trésor incomparable de toutes les richesses de l'instrumentation ? Meyerbeer sans orchestre, ce n'est plus Meyerbeer. Fort heureusement, aucune main jalouse n'est venue nous dérober ces mines d'inspiration , de goût et d'expérience, et toutes les oeuvres du maître en grande partition figuraient dans la bibliothèque vraiment
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Musicale de MM. Brandus et Dufour, comme elles figurent dans leur catalogue.
Les oeuvres de Meyerbeer étant la partie la plus considérable de cette exposition , on voudra bien nous permettre d'insister sur ce point en disant rapidement ce que nous pensons de l'homme et de ses productions.
Nous croyons fermement que Meyerbeer restera dans la postérité comme une des plus puissantes individualités de notre époque. Doué d'un esprit critique exquis, d'une volonté que rien ne pouvait affaiblir, et du double sentiment dramatique et scénique développé jusqu'à ses dernières limites, il a pu souvent, grâce à cet ensemble de qualités rares, jointes à une connaissance complète de toutes les ressources de l'art , suppléer à ce qui lui .a manqué peut-être de spontanéité dans l'invention purement mélodique , sans paraltre jamais être dépourvu de ce don céleste qui est à la musique ce que l'âme est à la vie, c'est-à- dire la vie même et l'immortalité.
Transcendant , incomparable même par certains côtés de son caractère musical essentiellement magistral, il était lent et laborieux dans ses grandes productions , à l'inverse de Mozart, de Rossini et même de Beethoven, dont presque tous les ouvrages ont été de véritables improvisations. Et il n'en pouvait être autrement, car on ne comprendrait pas plus l'éclosion spontanée des grandes pages de Meyerbeer , où tout est combiné pour l'effet, que le plan tracé d'un seul jet d'une cathédrale de Cologne ou d'un Saint-Pierre de Rome. Impuissant à créer spontanément ce qu'il sentait devoir être le beau et le complet dans le beau , il attisait sa muse, pour ainsi dire, et, l'échauffait par la science, qui lui dictait des combinaisons propres à augmenter l'expression mélodique. C'est ainsi qu'avec l'inébranlable volonté du but, il fut un mois entier à trouver , dans leurs saisissantes et dramatiques gradations, les accents passionnés et ravissants de l'air de Grâce, de Robert-le-nid/c. Comme Archimède tourmenté de la solution d'un problème, le musicien aurait pu à son tour crier à la foule ébahie : Eurêka/ En effet, après cette longue gestation de l'inspiration lente, mais robuste et vivace, il venait de trouver le secret des progressions dramatiques qui, nées avec Robert, développés extraordinairement dans la Bénédiction des poignards des Huguenots, atteignirent, dans le Prophète, et dans certaines pages de l'Africaine , toute l'exaltation de leur puissance. Ce grand art des progressions , dont l'ouverture de Struensee offre aussi un saisissant exemple, restera , pour les gens qui savent lire et analyser une partition, le
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côté le plus majestueux, le plus personnel- du génie de Meyerbeer. Que les souvenirs se reportent à une des exécutions du Prophète à l'Opéra, Nous sommes au quatrième acte. Ecoutez cette prière si simple, chantée d'abord par les enfants de choeur : Le voilà, le roi prophète. Cette mélodie contient, en germe , des merveilles imprévues. Elle est le pivot sur lequel le compositeur philosophe fera reposer les formidables combinaisons du finale. Avec quel goût et quelle force de conception l'auteur décompose ce motif pour en diviser les accents aux voix et dans l'orchestre, jusqu'à ce que, rassemblant ces débris épars en une seule gerbe harmonieuse, il en fasse le thème de la péroraison du magnifique morceau. L'esprit aussi bien que le cœur sont saisis et soulevés d'admiration par ces développements prodigieux, par ces progressions immenses qui roulent de la scène à l'orchestre et de l'orchestre à la scène en flots impétueux d'harmonies mugissantes, irrésistibles, pour se confondre en une de ces foudroyantes explosions dont il avait le secret. Moins confiant dans sa force que ne le serait en lui un débutant dans la carrière, il retravaillait ses opéras aux répétitions, comme Balzac retravaillait ses écrits sur les épreuves de l'imprimeur. Souvent, pour certaines parties de l'instrumentation , il écrivait trois versions différentes : une à l'encre noire une autre à l'encre bleue , la troisième à l'encre rouge. Les musiciens exécutaient tour à tour ces trois versions, et le compositeur choisissait la combinaison instrumentale qui devenait ainsi définitive.
C'est, je crois, Buffon qui a dit que la patience était le génie. Si la patience n'est pas tout le génie , on peut affirmer qu'il n'est pas d'oeuvre de génie qui ne soit aussi oeuvre de patience. Quel exemple plus frappant à l'appui de cette vérité que la vie même de Meyerbeer ! Comme Gluck, il a passé plus de la moitié de son existence d'artiste à chercher la voie dans laquelle il devait enfin cesser d'être un imitateur plus eu moins heureux, pour devenir lui et ouvrir à deux battants les portes de la tragédie lyrique moderne. •
Les premiers essais de Meyerbeer furent, avec des morceaux de piano, de la musique religieuse, des cantates et quelques opéras allemands. hien, dans ces. compositions , n'était de nature à révéler la brillante destinée de leur auteur. Tout cela avait paru bien fait, d'une harmonie souvent heureuse et riche , mais l'ensemble était froid ; il manquait à ces productions un caractère individuel.
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1 par tempérament, Meyerbeer , qui n'avait pas, =comme
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presque tous les artistes, besoin du produitde son .travail pour vivre, — il appartenait à: une famille riche, — résolut d'aller en Italie étudier les maîtres de cette nation, particulièrement Rossini, dont Pastrelumineux se levait déjà triomphant à l'horizon de l'art. Il entendit Tancredi, et sa vocation, flottante encore, pencha vers le genre de la musique italienne. Quelques années après, il fit représenter son opéra italien Remilda e Constanza. Les efforts du jeune Allemand'(c'était en 1818, et Meyerbeer est né à Berlin en 1791) pour changer son style et assouplir sa phrase aux formules italiennes, se fait sentir à chaque page dans cet ouvrage, si on le compare à ses précédents opéras.
Parmi les oeuvres dramatiques de sa nouvelle manière, deux sont restées longtemps au répertoire et ont eu les honneurs d'une traduction française et allemande : ce sont Marguerite d'Anjou et, Il Cruciale. Ce dernier opéra peut être considéré cérame l'aurore du grand jour où l'artiste allait enfin se révéler tout entier dans Robert. On remarque dans cette partition une heureuse fusion du style germanique avec le mouvement et l'abondance qui caractérisent le genre italien. Il Crociato obtint, en Italie un succès d'enthousiasme , et inspira à son auteur,.— ce qui fut sa fortune artistique — l'idée de se rendre à Paris et de travailler pour la scène française.
Pour payer sa bienvenue au pays qui allait devenir la patrie de sa gloire, il fit jouer le Crociato ; mais, au grand étonnement du maitre, cette partition, d'une valeur pourtant incontestable , fut médiocrement reçue. Toutefois ce demi-succès, loin de le décourager , fortifia au contraire ses nobles aspirations, et il se mit à travailler comme il devait le faire, c'est-à-dire à réfléchir, à comparer , à raisonner l'art au point de vue du drame et de l'effet scénique.
Des années se passèrent qui ne furent pas des années perdues , sans que pourtant il parût clans le public une seule note de Meyerbeer : il composait Robert le Diable ! La direction de l'Opéra n'avait qu'une très- médiocre confiance dans le succès de cette oeuvre. a Les dernières répétitions générales, dit M. Fétis, se signalèrent par des incidents fort curieux. Une multitude de ces critiques de profession, sans connaissances suffisantes de l'art, qui. abondent à Paris, s'y trouvaient et immolaient Pceuvre du musicien le plus gaîment possible. C'était à qui dirait le mot le plus plaisant ou ferait l'oraison funèbre la plus spirituelle et la plus grotesque de la partition. Au résumé , la pièce ne devait pas avoir plus de dix représentations. L'entrepreneur, , dont l'oreille avait été
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frappée de ces tristes présages, aperçut dans la salle l'auteur de cette notice et alla lui confier ses craintes : « Soyez sans inquiétude, lui dit « celui-ci; j'ai bien entendu , et je suis certai a de ne pas, me.tromper. « Il y a là dedans beaucoup plus de beautés que d'imperfections. La « scène est saisie ; l'impression sera vive et profonde. Cela ira aux nues « et fera le tour du monde! »
Fétis avait bien jugé: Robert loDiable a fait le tour du monde et s'est fixé partout. Dans cet ouvrage, où se fait sentir d'une façon saisissante la couleur moyen âge, Meyerbeer habille du plus riche manteau d'orehestrations et d'harmonies nouvelle des mélodies merveilleuses par le sentiment dramatique autant que par la variété, la nouveauté des rhythmes et des modulations. En outre, il crée des types. Bertram nous révèle un monde fantastique, même après Weber.
Rien ne réussit comme le succès, disait spirituellement Mr'm de Staël. La direction de l'Opéra, charmée du succès de Robert le Diable, voulut s'assurer une nouvelle partition de l'auteur en vogue. Meyerbeer consentit à livrer à une époque fixée la partition des Huguenots. Un dédit de trente mille francs fut stipulé, au cas où le maitre ne livrerait pas son ouvrage clans le délai déterminé. On sait que le compositeur paya ce dédit, mais il appartenait à M. de Biéville de nous faire connaître dans quelles circonstances il fut payé.
`Voici l'histoire telle que Scribe la lui a racontée :
Un dédit de dix mille francs obligeait d'abord Scribe à remettre le poème à l'Opéra dans un délai de six semaines. S'il était prêt avant cc délai, il devait toucher une prime de cinq mille francs. Selon son habitude, il fut prêt et toucha la prime convenue.
Le poème fut alors confié à Meyerbeer, et un dédit de trente mille francs fut stipulé pour le cas où le compositeur ne livrerait pas sa musique dans un au. Scribe fit observer que le retard du maestro lui serait aussi préjudiciable qu'à l'Opéra, et demanda qu'en conséquence il fût dit qu'un tiers de ce dédit lui appartiendrait, le cas échéant. Le docteur Néron, qui était alors directeur de l'Opéra, consentit à cette clause. Au bout d'un an, Meyerbeer ne se trouva pas prêt. Le docteur lui fit rigoureusement payer le dédit. Scribe jugea le procédé assez dur. Pourtant, le dédit étant payé, il en réclama sa part. Le docteur lui compta sans difficulté dix mille francs.
Une nouvelle année s'écoula. Meyerbeer acheva sa partition. Dès qu'il l'eût terminée, il fit annoncer dans les journaux que l'auteur de. Robert
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le Diable venait de finir un nouvel opéra. M. Véron attendait chaque . jour l'illustre maestro et sa partition ; mais ni la partition ni le maestro lie se montraient. Le docteur commença à s'inquiéter; il alla chez le compositeur. C'était là que Meyerbeer l'attendait. Il ne consentit à lui donner sa• partition qu' à la condition que les trente mille francs qu'il avait payés lui seraient immédiatement remboursés, si bien que, à ces stipulations de dédit, Meyerbeer ne" gagna ni ne perdit rien ; l'Opéra perdit quinze mille francs et Scribe leaencaissa.
Quelles que soient les beautés dont Robert abonde, les Huguenots lai sont certainement supérieurs. Ici encore, et avec plus de puissance et un plus grand sentiment des effets dramatiques, Meyerbeer sait trouver le ton général du poème, la couleur du temps, tout en créant le type de Marcel, qui est une basse comme Bertram , mais n'emprunte rien aux intonations sataniques du maudit. Les Huguenots, qui furent accueillis avec réserve de la part de la critique et du public, n'ont cessé , comme Robert et le Prophète, de faire partie du répertoire courant de l'Opéra. S'il eût vécu quelque temps encore Meyerbeer eût pu voir la quatre- centième représentation de cet ouvrage : ce qui était une de ses préoccupations durant les derniers mois de son existence.
J'ai eu le bonheur d'assister à la première représentation du Prophète (10 avril 1849), et je suis sorti du théâtre écrasé sous le poids des richesses de ce colossal ouvrage, que je n'hésite pas aujourd'hui à ranger comme le chef–d'oeuvre du maitre. C'est bien encore du fanatisme religieux comme dans les Huguenots; mais, dans le Prophète, l'amour passionné, tour à tour tendre et voluptueux, de Raoul et de Valentine, est remplacé par l'amour maternel de Fidès et le fanatisme religieux et politique du Prophète. Or, ces sentiments sont infiniment plus difficiles à exprimer en musique, et Meyerbeer est sorti plus grand, plus complet, plus artiste encore, de cette épreuve redoutable.
L'Africaine est, sous tous les rapports, digne de ses illustres aînés, et il n'y a pas à revenir sur les beautés renfermées dans l'Étoile du Nord et le Pardon de Ploèrmel.
Meyerbeer était un homme aimable, bon, serviable, d'une politesse exquise et d'une grande simplicité de manières. Plus que tout autre peut–être, il était.isensible à la louange, mais il avait le bon goût de ne jamais parler de ses oeuvres. Il vivait modestement dans le culte de son art, bien qu'il possédât une fortune de six à sept millions.
Meyerbeer a composé : 3 opéras allemands;-1 monodrame, aussi en
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 489
allemand, pour soprano, choeur et clarinette obligée ;--Struensée, nné-7 lodrame, sur un poème, également en allemand, de son frère Miche); Béer;-7 opéras italiens ;— 3 grands opéras français ;-2 opéras comiques ;— une partition encore inédite, en collaboration avec M. Blaze de Bury;-49 mélodiesà uneou à plusieurs voix ;—plusieurs pièces vocales de n'oindre importance ; — 4 marches aux flambeaux pour instruments de cuivre ;-1 ouverture en forme de marche ;— 1 marche dite du Couronnement ,-1 cantate et marche composées pour le centième anniversaire de la naissance de Schiller ;— plusieurs morceaux de piano ;— 47 cantates avec orchestre, solos et choeur ;-13 psaumes à deux choeurs, sans accompagnement ;— 1 Stabat Mater; —1 Miserere;-1 Te Deum ;— 2 Pater casier ;— 1 cantique ;— I oratorio; — Dieu et la Nature, oratorio allemand.
A côté des partitions à grand orchestre de Meyerbeer , de Rossini, d'Auber, d'Halévy, d'Adam, etc.; à côté de fort belles éditions de classiques allemands, de recueils de chant, d'oratorios , de musique d'ensemble, etc., nous retrouvons dans la bibliothèque de MM. Brandus et Dufour, éditeurs des oeuvres mixtes (texte et musique) de Georges Kastner, le dernier grand ouvrage publié du vivant de ce maître , qui nous honora du titre d'ami, et partagea, jusqu'à la fin de ses jours, les travaux du comité de l'organisation musicale, auxquels nous nous trouvâmes nous-môme associé.
Nous donnons plus loin un examen détaillé de ce livre remarquable ; mais, avant de parler du livre, qu'il nous soit permis de payer à l'artiste éminent qui le conçut un tribut de profonds regrets , partagés par le monde des arts tout entier, et que rend plus pénétrants pour nous, personnellement, une amitié de vingt ans.
Pour qui connait le bagage énorme des compositions purement musicales de Georges Kastner, il n'est pas douteux que l'opinion publique l'eût classé parmi les grands compositeurs de notre époque, s'il ne s'était plu en quelque sorte à dérouter la renommée qui, plus routinière, plus mesquine qu'on ne pense, aime à se concentrer dans des travaux d'un même genre , et voudrait imposer une spécialité aux esprits même les plus universels. Notre artiste avait l'âme trop fière, trop indépendante pour se soumettre à ces exigences de la célébrité populaire, et il fut tout ce qu'il pouvait être, sans autre souci que de mériter l'approbation des hommes éclairés et la sienne propre, celle—là plus difficile que l'autre. Il savait qu'en divisant l'attention sur les productions si variées
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de son esprit, il divisait l'admiration qui ainsi, ne savait trop où se fixer; mais il savait aussi qu'en agissant nomme il le faisait, iraugmentait la somme de ses mérites. Voila comment il est arrivé qu'en se livrant tout entier aux diverses impulsions de sa forte nature, il établit,ses titres à la postérité, à la fois comme compositeur, comme historien, comme philosophe, comme archéologue, comme critique, comme linguiste, comme pédagogue, comme érudit de la plus rare et de la plus originale érudition.
Le travail a été la noble passion de cette belle intelligence qui ne pouvait et ne voulait trouver le repos que dans la mort.
Heureusement partagé du côté de la fortune, qui en fit un homme indépendant, quand tant d'autres artistes sont et restent, malgré d'héroïques efforts, l'esclave du besoin ; plus heureusement partagé encore par le coeur, ayant eu, dans la noble compagne de sa vie , une femme d'un esprit rare, fortifié par une vaste instruction, une femme qui, possédant tous les charmes, tous les attraits de la femme du monde, se cloîtra volontairement dans le cabinet de travail du maitre , dont elle voulut âtre le seul secrétaire qu'il eût jamais, Georges Kastner n'avait plus de voeux à exprimer. C'était trop de félicités en ce monde , où les misères sont la loi. Kastner mourut avant Page : ce fut la vengeance de la Destinée, qui le trouvait trop heureux.
Elle est donc venue, cette mort, et elle s'est bien hâtée d'accomplir son oeuvre : quelques jours de malaise, de l'oppression , l'oubli de ses ouvrages commencés, et tout fut dit I Il no resta plus de cette forte et vaillante organisation, de ce glorieux soldat de la pensée , que ses écrits vivants à sa place, mais qui n'ont rien a redouter du temps. En perdant Georges Kastner, le inonde des arts, des sciences et des lettres a perdu le plus serviable des hommes. On le trouvait partout où il fallait un juge à la fois bienveillant et sévère, qui sùt donner l'exemple de la plus entière indépendance, sans jamais cesser d'âtre indulgent, doux, plein d'encourageantes et de bonnes paroles. Au Conservatoire de Musique, il a laissé dans le comité d'enseignement une lacune qui ne sera peut-être jamais comblée. C'est par des services les plus absorbants, les plus difficiles et les plus délicats souvent, dans les examens d'admission des élèves, dans les concours publics et à huis-clos, comme rapporteur, etc., etc., que se délasSait ce grand ennemi de l'oisiveté. Il 'n'avait de préférence que pour les plus méritants, et cette impartialité, qui relevait de son naturel si droit, si juste en même temps que si
ET LES INSTRUMENTS DE MUSIQUE. 621
paternel, jointe à ses lumières si sûres, le faisaient, on le comprend , rechercher de toutes les commissions et respecter de tous ceux el se soumettaient à son jugement.
Georges Kastner est mort membre de l'lustitut, officier de la Légiond'Honneur, officier de la Couronne de Chêne du roi des Pays-Bas , chevalier de l'Ordre royal de l'Aigle-Rouge de Prusse (3° classe), chevalier de l'Ordre royal de Charles III d'Espagne et de l'Ordre de Saxe-Cobourg et Gotha. En outre de ces distinctions, qui étaient venues se placer comme d'elles-mêmes sur cette poitrine honnête et si digne , il avait mérité la médaille d'or pour les sciences et les arts, décernée par le roi de Prusse, avec plusieurs autres médailles encore et des titres divers qui nous échappent. .
Nous ne tracerons pas ici la biographie de Georges Kastner. Les lecteurs qu'une vie de noble labeur, d'ordre, de probité, d'amour pour la famille et pour l'art intéresse, trouveront cette biographie, longuement et supérieurement écrite, dans l'ouvrage de M. Fétis, la Biographie universelle des Musiciens. Mais nous ne résistons pas au désir de donner ici au moins quelques dates et quelques titres d'ouvrages.
Georges Kastner est né à Strasbourg, le 9 mars 1810. Il fit ses études universitaires dans cette ville en même temps que ses études musicales. Il fut reçu bachelier en 1827. Plus tard, il mérita de l'Université de Tubingue le diplôme de docteur en philosophie et en musique. Ses premiers travaux furent des ouvertures à grand orchestre, des choeurs et la musique d'un drame en vers intitulé la Prise de Missolonghi.
En 1832 , il écrivit et fit représenter un grand opéra en cinq actes, ayant pour titre Gustave rasa.
En 1833, il donna pour la scène allemande un autre opéra en cinq actes, la Reine des Sarmates. Suivirent plusieurs autres opéras : la Mort d'Oscar (cinq actes) ; le Sarrazin, opéra comique en deux actes; la Maschera, opéra comique en trois actes ; Béatrice, grand opéra allemand en deux actes ; le Dernier Roi de Juda , grand opéra biblique, exécuté au Conservatoire, et qui renferme des pages admirables.
Dans le domaine de la musique instrumentale, on lui doit un très- grand nombre d'ouvrages.
Le catalogue de sa musique vocale avec orchestre est plus important encore par le nombre des ouvrages et l'originalité des sujets.
Il y avait dans cette longue série de travaux toute une laborieuse exi
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